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Orson Welles, de
Faust à Unicron

Par Sébastien Miguel, site Diable & Cinéma, mai 2007

Le Docteur Faust

Quand le producteur John Houseman rencontre le très jeune Orson Welles, le futur cinéaste de Citizen Kane n'a que 21 ans. Il est en train de travailler sur une pièce de théâtre du nom de Bright Lucifer . Comme toujours, le jeune Orson agrémente ses écrits de dessins de décors, de costumes et de personnages. Pourtant Houseman remarque assez vite que les Méphistophélès que croque Welles sont en fait des caricatures grotesques et terrifiantes de l'auteur lui-même. Pourquoi ? Parce que l'adolescent est persuadé d'être damné. Il croit vraiment au diable.

Cette obsession de la damnation provient une source littéraire profonde chez lui. Pas Shakespeare (que Welles adaptera plus tard avec Macbeth , Othello ou le superbe Chimes At Midnight ) mais Christopher Marlowe. Si Shakespeare a été la flamme de toute la vie de Welles, Marlowe en a été l'étincelle. L'admiration d'Orson envers Marlowe ira même jusqu'au nom de baptême de l'un de ses enfants. Le premier enfant qu'aura Welles se prénommera Christopher.

Plus que toute autre oeuvre de l'auteur d' Edward II , Welles reste fasciné par le Docteur Faustus du dramaturge Elisabéthain. A y regarder de plus près, l'histoire de l'homme qui vend son âme au diable en échange de savoir et de pouvoir et qui doit payer son bref triomphe dans les flammes atroces de la damnation éternelle comporte quelques liens de parentés inquiétants avec le mythe personnel de Welles.
Qui est ce Docteur Faust de Christopher Marlowe ?

Il s'agit en fait d'une sorte de manifeste. Le Faust de Marlowe : c'est principalement l'exigence absolue de l'individualité et de la volonté de puissance (plus tard reprise par Nietzsche). D'être comme Dieu. Une volonté au prix, bien sûr, de la damnation éternelle. Si dans le passé, Lucifer s'est érigé contre Dieu lui-même, le Docteur (et sa tragique histoire) sera une sorte de mise en garde contre le péché d'orgueil. Celui que l'on retrouve dans la bible.

Alors évidemment le Bright Lucifer que découvre Houseman n'est qu'une première monture du Faust de Marlowe. Peu de temps après, Orson Welles le mettra en scène. Et puis ne soyons pas dupe. Christopher était jeune, beau, iconoclaste et défia les frilosités dramaturgiques de son temps. Il mourut d'un coup de dague en plein cœur à l'age de 29 ans. La vie de Welles, elle, fut riche, mouvementée et aventureuse mais se solda par un échec. La mort bien sûr, mais aussi le rejet. En somme, elle était plus proche du Faustien Marlowe que du calme universel d'un Shakespeare.

Welles, quelques années, plus tard lâchera :
« Tous les personnages que j'ai joué […] sont des formes variées de Faust, et je suis contre tous les Faust ».

Lorsqu'il met finalement en scène Bright Lucifer , le jeune homme trouve tout un tas d'idées ingénieuses afin d'illustrer la magie démoniaque des anges de l'enfer. Il demande par exemple à ce que la scène soit recouverte de velours noir. Il choisit aussi de longues toiles noires et opaques descendant jusqu'au sol afin de représenter les décors. En plaçant les acteurs dans des tonneaux accrochés à des câbles (et eux aussi recouverts de velours), il provoque la surprise du public. Méphistophélès apparaît et disparaît en silence sous les yeux ébahis des spectateurs.
Le combat entre l'homme de raison et le sombre tentateur n'en devient que plus magique et fantastique.

Avant d'utiliser tout le potentiel illusoire du cinéma, Welles avait déjà fait de même avec ses représentations théâtrales. Par exemple, il dénoncera la montée du nazisme en employant d'immense faisceaux lumineux allant vers le ciel dans sa parabole anti-fasciste : Jules César de William Shakespeare en 1937. Référence évidente à Leni Riefenstahl et son immonde Triumph des Willens (1935).

Les choses pour Welles s'accéléreront très vite. La Guerre des Mondes en 1938, Hollywood en 1939 et enfin en 1941 : Citizen Kane .
Mais le charme ne durera pas…

Unicron
50 ans après la mise en scène du Docteur Faustus , Welles est ruiné et malade.
Le rêve de sa vie (filmer Le Roi Lear ) vient de s'effondrer. L'ultime échec en quelque sorte. Il s'est senti insulté par TF1 et même par le ministre de la culture Français : Jack Lang.

De retour à Hollywood, souffrant de graves problèmes cardiaques, le génie bafoué se voit proposé un rôle dans... un film d'animation japonais !
Distribué par Dino De Laurentiis (qui prêta jadis à Welles le terrain vague pour la fin du Procès ), le film s'intitule : Transformers, The Movie .
Une bande de jouets affreux se font la guerre dans un déluge d'effets de colorimétrie typique des années 80 où les attaques meurtrières des robots se font sous les inénarrables chansons de Stan Bush.

Welles, lui, se désintéresse totalement du rôle. Le premier jour, il arrive en retard au studio. Lorsque la presse l'interroge sur son personnage : il raconte qu'il joue « un gros jouet qui s'en prend à de plus petits en leurs faisant des choses affreuses  » . Il s'avère même incapable de se rappeler le nom du personnage ou le titre du film ! En fait, il s'agit du robot géant : Unicron .

Lors des séances d'enregistrement, sa voix est dramatiquement plate et sa diction est presque sans intonation. A l'aide de logiciel informatique, le réalisateur déforme la voix d'Orson Welles. Les graves sont accentués, le rythme ralenti. Les intonations Wellesiennes prennent, alors, un tour terrifiant…
En bon professionnel, Welles s'acquitte de sa tâche et rentre chez lui. Il meurt d'un arrêt cardiaque très peu de temps après : le 10 octobre 1985 à l'age de 70 ans. Malgré les polémiques, la caractérisation de Unicron est bien celle d'Orson Welles (et non Leonard Limoy qui aurait remplacé Welles après sa mort). Il s'agit donc véritablement de son dernier travail avant de disparaître.

Lorsque le film sort, presque un an après la disparition de Welles, c'est un échec tonitruant. Classé dans la liste des 10 pires films de l'année 1986, Transformers, The Movie se paye même le luxe de déplaire aux fans des fameux super héros . En effet, certain des personnages importants de la série n'apparaissent pas et d'autres… meurent dans le film. La copie 35mn, au format 1.85, sera même volée et le film ne connaîtra qu'une médiocre carrière en VHS. Sa récente restauration en DVD, suite à la sortie du nouveau film de Steven Spielberg et Michael Bay, rétablira le format original du film. Quelques 20 ans après.

Loin d'être anecdotique, cet ultime rôle de Welles s'inscrit dans la longue liste des déments psychopathes (à grande tendance démiurgique) qui régissent la carrière de l'acteur Welles. Le dévoreur de planète Unicron s'apparente autant au Roi fou et sanguinaire des Tartares de Richard Thorpe (1960) qu'au monstre étatique et sadique de The Kremlin Letter de John Huston (1970).

Gigantesque planète affublée de deux cornes lucifériennes, elle erre de galaxie en galaxie en dévorant les planètes pour en extraire l'énergie vitale. Aspirant toute forme mécanique et vivante à l'aide d'un trou béant : Unicron est un monstre. D'immenses mâchoires mécaniques broient toutes les machines aspirées. Les entrailles sont constituées de vastes couloirs vides cachant tout un tas de pièges mortels. Tentacules meurtrières, déferlement de liquide, chaudron en fonte désintégrant les captifs…

Véritable usine de destruction, elle peut aussi se transformer mécaniquement en gigantesque « Armada » . Un robot Herculéen à la dimension homérique. En fait, le plus grand robot de la galaxie. Plus intéressant, les auteurs du personnage en donnent une représentation de diable intergalactique. Impossible ici de ne pas penser au Faust de Murnau (1926) ou, plus probable vu la culture artistique dégagée par le film, au démon noir de Fantasia (1940) et la fameuse nuit sur le Mont Chauve.

Afin d'éliminer le seul obstacle à sa domination sur l'univers, Unicron enjoint au guerrier Megadron de détruire l' Autobot Matrix contenu dans le torse de l'un des Transformers. Il s'agit de la seule arme thermo-nucléaire capable de le détruire. C'est donc un véritable pacte diabolique qui se joue aux confins de l'univers. Un Méphistophélès titanesque propose force et pouvoir à Megadron en échange de sa personne. De son âme… Inoubliable voix de ce narrateur extraordinaire qu'était Orson Welles lançant : « You Belong To Me ». Grave et péremptoire, la voix de Welles est souvent celle de Dieu au cinéma. C'est le prologue divin dans Le Roi des Rois de Nicholas Ray (1962) ou la voix de Dieu dans la plaisanterie de Mel Brooks, La Folle Histoire Du Monde (1981). Pourtant ici, et c'est tout de même une idée excellente de la part des auteurs du film, c'est Orson Welles qui fut choisit pour jouer le diable Unicron.

Bien sur, les Transformers seront les plus fort et Unicron périra dans une explosion intergalactique…

Que Welles, fasciné par la figure du Malin depuis Bright Lucifer en 1935, finisse sa carrière (et sa vie) en interprétant Satan dans un navet est (peut être) révélateur de la véritable malédiction dont était finalement victime le cinéaste de Macbeth .

Comme souvent avec les promesses du diable : Après une envolée extraordinaire et bien éphémère : (les pleins pouvoirs à la RKO), Welles se retrouvera à faire de la pub pour une marque d'aspirine…
Dans les déchirements de la chair d'Unicron (et avant de se désintégrer aux limites de l'Univers) on pourra entendre, une ultime fois, les dernières paroles d'Orson Welles :
«  Destiny you cannot destroy my Destiny  ! »

Sébastien Miguel est collaborateur à la revue Cadrage et à l'émission Le cercle des Cinéphiles.
Il est auteur de nombreux articles sur l'histoire du cinéma.

 
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