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SLEEPY HOLLOW

Tim Burton (1999)

Ne pariez jamais votre tête avec le diable
par Gilles Henri Methel, Professeur à l'Ecole Supérieure d'Audio Visuel de Toulouse (ESAV)

Tous les commentateurs ont noté à quel point Tim Burton est un auteur référentiel. Chacun de ses films peut être considéré comme un hommage, une référence à une oeuvre préalable. Tim Burton ne va pas chercher dans son imagination le sujet de ses oeuvres personnelles mais au contraire, il va chercher dans les images de son enfance, dans les oeuvres qui l'ont marqué, le prétexte à sa propre création. (Peut-il en être autrement de toutes façons ?) Batman fait référence à la bande dessinée et à l'oeuvre de Bob Kane , Mars Attacks aux cartes de science-fiction distribuées aux petits Américains dans les années 60, Ed Wood est la biographie d'un réel auteur de série B avec la reconstitution minutieuse des films du cinéaste (La comparaison des "vrais" passages de Plan 9 from outer space d'Ed Wood avec ceux re-fabriqués par Burton pour son film est par moments sidérant d'authenticité au point qu'on puisse se demander comment une pareille reconstitution à l'identique est possible !!!). Edward aux mains d'argent comme Beetlejuice sans être forcément explicites dans leurs références sont bien évidemment inspirés par les films « de genre » des années 50 (les films de la Hammer par exemple, films, eux-mêmes, inspirés par une littérature de genre, le roman gothique anglais, entre autres).

Sleepy Hollow n'échappe pas à la règle burtonienne de la référence puisque nous avons là une adaptation d'un des textes fondateurs de la littérature fantastique américaine écrit par Washington Irving et publié en 1820. Lorsqu'on dit fondateurs de la littérature fantastique américaine, on pourrait presque écrire fondateur de la littérature américaine tout court puisqu'en 1820 peu de choses existaient encore qui puissent être qualifiées de littérature dans la jeune nation dont l'indépendance était encore toute récente. Le texte original est intéressant à plus d'un point et en particulier dans le traitement du fantastique : sous la plume ironique et narquoise d'Irving, la légende du cavalier sans tête ne semble au bout du compte (du conte ? du Comte ?) qu'une mystification exploitant la propension à la crédulité des âmes simples. Lors d'une des toutes premières séquences du film de Burton, on voit Ichabod Crane victime de l'odieuse farce d'un amoureux plus ou moins éconduit, Bron Van Brunt (dont le nom est Brom Bones dans le livre).
Le livre joue sur l'ambiguïté d'un fantastique qui pourrait se résoudre assez simplement par une machination de mauvais goût avec une citrouille d'Halloween comme seule réelle décapitation. Le nom des héros « Crane » (1) et « Bones » témoigne bien de l'ironie moqueuse de la nouvelle d'Irving de même que la description d'Ichabod (2) qui, dans le livre, tient plus du personnage de Jack Skeleton dans L'étrange Noël de mister Jack que du personnage incarné par Johnny Depp. (même si, quelque fois, ce dernier montre un jeu parodique significatif qui vise bien à mettre à distance son personnage).

Dans toutes les références évoquées à propos du cavalier sans tête, de Burton, l'une est étrangement absente, c'est celle à Edgar Allan Poe pourtant cité par Burton dès son premier court métrage d'animation Vincent en 1982 ; Vincent Price est l'une des grandes admirations de Tim Burton : ce premier court métrage lui est personnellement dédié. Vincent Price était célèbre pour ses rôles dans les films fantastiques de Roger Corman et en particulier dans les adaptations tirées des nouvelles de Poe (The black cat, Pit and pendulum, etc.). Dans Vincent, Price lit des passages extraits de nouvelles de Poe. L'absence de Poe comme référent au cavalier sans tête est vraiment une tache aveugle dans la bibliographie autour du film. On remarquera que les dates d'Irving (1783-1859) encadrent exactement celles de Poe (1809-1849) : Irving est né seize ans avant le poète maudit mais il est mort dix ans après…Malédiction oblige ! Poe, dans sa défense d'une écriture « artistique » condamnait les textes de la littérature fantastique « gothique » anglaise (« marginalia ») et appréciait peu l'œuvre d'Irving. Ils sont cependant contemporains et on les voit tous deux, proches, sur une gravure fameuse montrant ensemble les plus grands écrivains américains du XIXe siècle. L'allusion à Edgar Poe est, pour moi, loin d'être anodine pour la raison simple qu'il me semble que Burton traite, dans son film, le texte d'Irving, qu'on a vu très parodique, à la façon d'Edgar Poe.

Mais qu'est-ce donc que ce traitement « à la façon d'Edgar Poe » ? Poe est un écrivain paradoxal, écartelé entre le rationnel et le fantastique, entre les tentations de la raison la plus raisonnante et les spéculations les plus abracadabrantesques que le sommeil de cette même raison peut engendrer. D'un côté, avec le personnage de Dupin, dans trois nouvelles célèbres : Double assassinat dans la rue Morgue, Le meurtre de Marie Roget et La lettre volée, Poe fonde le roman policier moderne d'analyse avec un enquêteur qui va découvrir la clé des mystères par le seul exercice de sa raison : Le Chevalier Dupin (3) qui est l'archétype des Sherlock Holmes ou des Hercule Poirot. Burton va faire d'Ichabod un inspecteur de police utilisant des méthodes scientifiques alors que dans le livre original d'Irving, Ichabod est un …Instituteur fantasque. D'un côté, Poe se revendique de la raison, même pour l'écriture de ses poèmes, comme Le corbeau dont il explique la genèse dans un texte célèbre : La philosophie de la composition (1845), de l'autre côté, il va écrire des nouvelles fantastiques, devenues emblématiques en France grâce à leur traduction de Baudelaire. Ces nouvelles fantastiques vont servir de creuset à toute une littérature symboliste, de Villiers de l'Isle Adam à Jean Lorrain par exemple Burton est conscient de cet aspect paradoxal du travail de Poe, dont les histoires sont « grotesques ET sérieuses » (Tales of the grotesque AND arabesque), et le résout en termes de cinéma dans son film Sleepy Hollow.

Ichabod et le cavalier sans tête ne semblent, en fait, que les deux faces d'un seul et même personnage, comme pour le thaumatrope (avec la cage et l'oiseau) qui apparaît plusieurs fois dans le film. « C'est de l'optique. Deux images distinctes qui n'en font qu'une. » Comme le précise Ichabod à Katrina. Ichabold, au début du film en tous cas, n'est qu'une tête, qu'un raisonnement, utilisant des méthodes et des outils scientifiques : Johnny Depp est souvent cadré uniquement sur son visage, un visage particulièrement blême, décapité par la caméra, alors que dans la séquence d'introduction du film, on ignore, si ce n'est par le sous-titre de Sleepy Hollow, que le cavalier hessois est un cavalier sans tête puisqu'il n'est présent que par le son. On retrouve cette dualité dans une des versions de l'affiche où l'on ne voit que les visages de Johnny Depp et Christina Ricci alors qu'on entr'aperçoit de façon peu distincte, en petit, un plan général du cavalier sans tête juste au-dessous : deux têtes pour un seul corps. La raison et la logique d'Ichabod succomberont à l'intrusion de l'irrationnel. « C'est un cavalier sans tête » répétera plusieurs fois, au comble de l'effroi, le malheureux enquêteur après sa première rencontre avec le cavalier réel. Il devra se rendre à la raison (ou plutôt à l'ir-raison), à savoir que le cavalier sans tête existe bel et bien. Burton va prouver à ce petit raisonneur que la légende est bien réelle, alors que dans le livre original, l'écrivain avait plutôt tendance à suggérer une supercherie. Burton va faire, dans son film, se rejoindre deux conceptions du monde qui semblent à l'opposé l'une de l'autre : le monde de la raison et celui du rêve. Ichabod Crane sera convaincu de la réalité de la légende en risquant d'y perdre par moment la tête mais le cavalier hessois retrouvera, lui, la sienne à la fin.

Et si Burton peut prouver cet irrationnel, c'est par le cinéma et le cinéma seul. Le cinéma n'est que de l'optique comme le thaumatrope, mais c'est une otique illusionniste et magique dont Burton est un éminent représentant. Si Burton peut arriver à prouver l'existence d'un cavalier sans tête, c'est bien sûr parce qu'il utilise les trucages à l'intérieur de ce phénomène qui est un trucage par lui-même, je veux parler du cinéma. Alors que le texte s'avoue plus ou moins impuissant à « prouver » l'existence du cavalier fantôme, le cinéma, et en particulier le cinéma à effets, va nous en démontrer la réalité tangible et constatée de visu par tout un chacun, par Ichabod dans la fiction et par tous les spectateurs que nous sommes dans la réalité. Grâce aux effets spéciaux chacun de nous pourra dire que le cavalier sans tête existe bel et bien. La preuve : on l'a tous vu ! L'absence de tête est par ailleurs un effet spécial très souvent utilisé dans le cinéma qu'il soit ou non numérique comme il l'avait été dans la peinture : la mutilation du corps qui reste malgré tout vivant, et la décapitation en particulier, sont des sources constantes du fantastique plastique et cinématographique : des têtes coupées de Mélies qui se transforment en notes de musique ou qui peuvent gonfler comme un ballon de baudruche jusqu'au tout récent (et remarquable) Homme sans tête de Juan Solanas (4) en passant par La main du diable de Tourneur, c'est un thème souvent exploité dont on pourrait sans fin citer des exemples.

A propos de Sleepy Hollow et d'Edgar Poe, on aurait pu citer Metzengerstein et son cheval diabolique, le premier conte « imité de l'allemand » écrit par le poète, mais on pourrait également (et surtout) citer Ne pariez jamais votre tête avec le Diable (Poe, Contes introuvables, Les Humanoïdes Associés, 1983). C'est un texte peu connu en France parce qu'il n'a pas été traduit par Baudelaire et pourtant il est en tous points remarquable en particulier parce qu'il fit l'objet d'une adaptation étonnante par Fellini lui-même (5) qui est un des rares réalisateurs, avec Corman, ayant essayé (et réussi) à retrouver l'esprit de Poe dans une lecture cinématographique (je ne vous raconterai pas l'argument de la nouvelle ni celui du conte – allez y voir par vous-mêmes – mais sachez cependant que le héros se trouve décapité à la fin et que sa tête est emportée par le Diable en personne). Dans le film de Fellini, on trouve une figure méphistophélique de petit vieillard rigolard, proche de celle proposée par Tourneur dans La main du Diable, précédemment citée, et proche surtout de la figure de Méliès, le diablotin par excellence du cinéma. Dans Sleepy Hollow, le diable c'est Tim Burton et le cinéma tout entier qui arrivent à nous faire croire et à nous MONTRER pour de vrai les rêves et les terreurs de l'enfance dans lesquels on pourrait même trouver un cavalier sans tête…
C'est pour cette raison qu'il ne faut surtout pas parier sa tête avec le Diable.

Mots clés : Cavalier – Poe – Références – Genres – Thaumatrope - Effets spéciaux.

Notes :

(1) Crane en anglais signifie « grue » mais il ne peut manquer d'évoquer « cranium » pour un lettré comme Irving.
(2) « Il était grand mais excessivement maigre et étroit d'épaules ; il avait de long bras et de longues jambes, des mains qui pendaient à vingt toises de ses manches, des pieds qui auraient pu servir de pelles, et toute sa carcasse semblait avoir du mal à se maintenir en place. »
(3) Dupin est un analyste si fin qu'il parvient à suivre le cheminement de la pensée du narrateur de La lettre volée, comme Sherlock Holmes plus tard arrivera à suivre le cheminement de la pensée du Dr Watson. Elémentaire mon cher !
(4) Prix du jury court métrage Cannes 2003 et César 2004 du meilleur court métrage. MK2 éditions en DVD.
(5) Trois pas dans le délire dont Toby Damnit ou Ne pariez jamais… 1968. Il s'agit d'un film à sketches comme on aimait à les faire dans les années 60 : ici on trouve trois contes de Poe. Le premier est Metzengerstein massacré par Vadim avec Jane Fonda dans le rôle titre, le second William Wilson traité d'une façon tout à fait ordinaire par Louis Malle avec Delon dans le rôle titre, et enfin et, miraculeusement, l'adaptation de Fellini. Avec Terence Stamp dans le rôle de Toby Damnit.

Copyright PNR cinéma de Midi-Pyrénées, CRDP de Midi-Pyrénées, CRDP de l'académie de Nice, Cadrage. Collection CDRom "A propos de..." Académie de Nice. (images: Mandalay Pictures LLC - 2000)

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