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LE DIABLE PARANOIAQUE DES ANNEES 50

L'atome, la fin du monde et Babylone

La guerre froide de l’après guerre voit le triomphe de la science-fiction. Le danger vient de l’Autre, de l’ailleurs, de l’extra-terrestre, du petit homme vert. D’ailleurs ce n’est pas la première fois qu’un anthropomorphe vert habite des contrées inoccupées. Cette couleur avait mauvaise réputation au Moyen Age. Les fous et les diables, à la fin du XVe siècle se revêtaient de costumes avec ces tonalités bigarrées, dans la droite lignée des dieux antiques de la végétation. Monde sauvage, non civilisé, laissé à l’état de nature. Monde des instincts. Symbole à la fois de la germination et de la mort, le vert « paien » des contes ressurgit dans d’autres systèmes solaires, à l’heure où il n’existe plus guère de « terra incognita » à explorer sur terre. (1)

Le grand facteur générateur de créatures hybrides est la bombe atomique. Après la guerre, ce péril est palpable. Il réveille les mastodontes enfouis dans les substrats les plus profonds de la conscience. C’est lui qui enfante les géants comme Godzilla d’ Ishirô Honda (1954) et qui génère une multitude d’animaux aux proportions gigantesques, des crabes, des pieuvres, des oiseaux, des dinosaures. L’homme lui-même n’est plus à l’abri des expériences génétiques de l’atome et se retrouve grossi, rétréci ou isolé dans un monde dévasté par un cataclysme atomique, comme dans Le monde, la chair et le diable (1959), de Ranald MacDougall.

L’Humanité est-elle arrivée à son terme ? C’est en tout cas la question que soumet le Tribunal Suprême à tous ses membres dans The Story of the mankind d’Irwin Allen (1957). Faut-il défendre et laisser vivre la race Homo Sapiens, alors qu’elle vient d’inventer la bombe H ? Ce film est un des rares dans cette décennie à mettre en scène un Satan humanisé et sardonique, qui s’appelle encore Monsieur Scratch (Vincent Price)(2). Lequel débat de l’utilité ou non du mal chez l’homme en présentant sa galerie de personnages historiques ayant plus ou moins pactisé avec lui, comme Néron, Cléopâtre ou Napoléon.
C’est également dans ce contexte post-atomique que se déclinent les deux versions de Faust, La beauté du diable (1950) de René Clair et Faust de Peter Gorski (1960), avec en filigrane le la malédiction du progrès, le laboratoire, véritable bouche d’enfer, dans lequel on devine encore les émanations mortelles du champignon nucléaire.

Le retour de la mythologie antique
Par contre, on assiste à partir des années 50 à un véritable engouement pour les rendez-vous nocturnes d’initiés. Le satanisme moderne est né avec The Black Cat dans les années 30, puis avec The Seven Victim de Mark Robson (1943). Il va s’épanouir et atteindre son apogée dans les décennies suivantes. En 1955, Henri Decoin met en scène avec L’affaire des Poisons, l’histoire de La Montespan, favorite de Louis XIV, qui participait à des orgies sataniques pour s’attirer à nouveau les faveurs du roi, et qui sacrifiait même – d’après la légende- des enfants aux démons Asmodée et Ashtaroth. L’occasion pour le cinéaste de mettre en scène des nus « mélodramatiques ».(3) Mais le film considéré comme un des films d’horreur le plus abouti de l’époque reste The Night of the demon(4) de Jacques Tourneur (1957). Un homme qui se rend à un congrès de parapsychologie se retrouve entraîné dans une société mystérieuse qui voue un culte au diable. Alors qu’il refuse d’accepter la réalité de la magie noire, il se retrouve confronté violemment à une gigantesque entité démoniaque, cornue et dentue, tout droit sortie d’un manuscrit du XVe siècle. Le film met en lumière l’universalité du mal, et parsème ça et là l’histoire de références mythologiques : un plan de Stonehenge, des images des démons babyloniens, égyptiens ou perses, comme Baal, Seth ou Asmodée.
Cette corrélation entre le diable chrétien et ses ancêtres, les démons antiques, beaucoup plus proches de la nature, se retrouve à la même époque dans les films de Kenneth Anger. Inauguration of the peasure dome (1954) propose sur une méditation poétique sur Lucifer. Pour Anger, initié très tôt à l’ésotérisme, Lucifer est un principe de lumière et de libération et la vision qu’il donne de lui dans ce film et dans ceux qui suivront diffère du satanisme traditionnel.(5) Lui aussi convoque le panthéon babylonien, les déesses Lilith et Kali.(6) Cette introduction de dieux antiques dans la représentation de messes noires se retrouvera dans de nombreux films consacrés au satanisme. Dans The Devil rides out de Térence Fischer (1968), c’est à l’ancien culte égyptien de Mendes, symbolisé par un bouc que se vouent les adeptes.
Les religions primitives qui ne dessinent pas de séparation franche entre le naturel et le surnaturel fascinent les surréalistes, et cette pensée « magique » se retrouve chez des cinéastes comme Murnau, Lewin, ou Tourneur.(7)

CV



(1) Le rapprochement entre Satan et les extra terrestres sera clairement énoncé en 1967 dans Quatermass and the Pit de Roy Ward Baker.
(2) Nous avions déjà à faire à un monsieur Scratch dans The Devil and Daniel Webster de William Dieterle (1942).
(3)Schreck, op. cit, p 83. Ces nus étaient considérés comme choquants pour l’époque.
(4) Connue en France sous le nom « Rendez-vous avec la peur »
(5) Cette représentation du porteur de lumière (Lucifer) en ange rebelle était celle des premiers chrétiens.
(6)Kenneth Anger est l’auteur de plusieurs films consacrés au diable, notamment Scorpio Rising en 1964, qui met en scène une messe noire mélangeant la religion, le sexe, les premières images d’homosexualité, les Hell’s Angels et la musique rock.
(7)Yann Calvet, Cinéma, imaginaire, ésotérisme, Editions L’Harmattan, 2003, p 59

 
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