Diable et Cinéma . 1er site pédagogique sur le diable au cinéma .
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LA NAISSANCE DU DIABLE AU CINEMA


Les farces de Méliès


Dès l’origine, le cinéma se prête sans hésiter à la représentation de phénomènes liés au diable. Les trucages bien sur, la magie de l’invention même – qui a été comparée à ses débuts à une invention diabolique1- la possibilité donc de créer du merveilleux, de montrer enfin les disparitions et les transformations que l’on se contentait de décrire ou de peindre, et d’introduire un élément nouveau : la dimension phonique, dont l’indispensable puissance d’évocation révolutionne la rapport à l’histoire d’horreur. Le cinéma semble né pour donner de la chair au fantastique.

Les premiers films mettent donc en scène – presque naturellement- des diables gesticulants et Georges Méliès réalise plus d’une dizaine de films sur le sujet. Bien sur, le prestidigitateur qu’il était s’amusait déjà à créer des illusions lorsqu’il travaillait au théâtre Robert Houdin. Mais les tours de magie se limitaient à l’espace réel de la scène. Grâce au cinéma, Méliès s’aperçoit qu’en arrêtant momentanément la caméra et en reprenant le tournage quelques minutes après, il pouvait créer ce qu’il appelait des « trucs de substitution ». Commencent alors les touts premiers montages et collages. Les disparitions dans les fausses creusées sous la scène pour permettre la chute aux Enfers, les explosions de fumée, les sirènes dans les aquariums, les carrosses flottant dans le ciel, les têtes coupées et démultipliées. Les premiers effets spéciaux sont nés et la cohorte de créatures légendaires peut se suspendre à loisir dans les airs devant la caméra.

Au début du XXe siècle, l’iconographie diabolique des premiers films s’inscrit dans plusieurs mouvances. D’une part, la tradition française qui a tué une certaine vision du diable au sortir de la Révolution française, donnant naissance à un XIXe siècle plein de contradictions et d’ouvertures multiples. En France, à la suite du courant noir et « gothique », Lucifer devient un personnage romantique, et prétexte à tous les fantasmes de libération. Puis entre 1845 et 1850, le fantastique perd de son aura dramatique. Le diable est un objet de farce et de féerie. Le grand public s’en empare et se délecte de ses frasques grand guignol. Il est tourné en ridicule dans le théâtre et l’opéra. Parallèlement, à partir des années 1860, on assiste au déferlement d’une nouvelle « vague irrationnelle ».2 L’occultisme revient à la mode chez les intellectuels qui se passionnent de démonisme et de magie noire en pleine période « décadente». Paris, à la fin du XIXe siècle était le haut lieu de spectacles satanistes.


Méphisto et ses diableries
Figure de transition idéale entre le Moyen Age et la Renaissance, entre le siècle des Lumières et l’ère industrielle, le Méphisto inspiré du Faust de Goethe3 est à la mode à la fin du XIXe siècle. De 1897 à 1930, près d’une dizaine de films s’emparent du mythe alors particulièrement en vogue au XIXe siècle. Méliès traite à quatre reprises du thème avec Le cabinet de Méphistophélès (1897), Faust et Marguerite (1897), La damnation de Faust (1898) ou Faust aux Enfers (1903). Chez Méliès, il est d’abord représenté comme un personnage hybride et possède encore discrètement quelques réminiscences d’attributs médiévaux, comme des fausses cornes et des sabots. Mais le personnage est humain avant tout, et n’a plus rien à voir avec la bestialité et l’horreur des fresques médiévales4.

Les cuisses sont trapues, comme celles d’un taureau et les mollets doublés de bourrelets, rappelant l’appartenance primitive du diable à la famille du bouc. Par contre, le visage aux fines moustaches et à la barbiche est celui d’un aristocrate. Méliès habille souvent ses « diables » - les Méphisto de ses différentes versions de Faust comme tous ceux de sa filmographie5- en costumes Renaissance. Avec ses culottes bouffantes, ses collants et sa fraise, Méphisto ressemble davantage à un prince de cour qu’aux démons décrits par Dante. Référence au personnage historique de Faust, né au XVIe siècle ? Ou mode iconographique du moment ? Cette transition vers un diable humanisé s’est opérée progressivement. Lorsque Goethe décrit son Méphisto en 1808, il possède encore des sabots (de cheval ?), mais bien cachés dans ses chaussures. Il n’a plus de cornes, ni de queue et porte un « Rouge pourpoint où l’or flamboie, le mantelet raide de soie, la plume de coq au chapeau… »6

L’auteur rassemble les traits principaux d’une évolution amorcée au milieu du XVIIe siècle et accentuée dans les années 1720-1730. »7 Le port distingué et urbain de Méphisto, les riches vêtements, la cape rouge, l’épée, les fines moustaches et la barbiche bien taillée, le chapeau à plume et les longs sourcils pointus, font fureur à partir des années 1830, après que Théophile Gauthier ait fixé les traits d’un jeune dandy élégant dans son Onophrius et surtout après que Gounod ait immortalisé le genre dans son opéra. Ce type de Méphistophélès raffiné va envahir l’art, l’opéra et la publicité. A la fin du XIXe siècle, on le retrouve même en train de parader dans un bal masqué, dans un dessin de Philip William May comme The Rival Mephistopheles en 1895. Tout en rouge, avec des chaussures pointues et un col amidonné démesuré qui rappelle son antique appendice cornu. Méliès s’inscrit donc dans cette tradition « méphistophélique » du chanteur d’opéra parisien de Gounod à Berlioz. Tradition théâtrale et musicale dans laquelle il a d’ailleurs baigné, puisque nombres des croquis qu’il réalisait avant de faire du cinéma, au théâtre Houdin représentaient déjà ces figures de Méphisto sophistiquées.8

CV



1 Comme le fut l’imprimerie au XVIe siècle, l’étude du corps humain et de la dissection, les machines de Léonard de Vinci…. Jean Epstein, Le cinéma du diable, Ed Jacques Melot, 1947
2 Robert Muchembled, Une histoire du diable, Paris, Editions du Seuil, 2000, p. 268
3 Goethe, Faust, traduction de Jean Malaplate, Editions, Garnier Flammarion, Paris, 1984.
4 Dont l’apogée « horrifique » se situe à la fin du XVe siècle
5 D’ailleurs, on trouve aussi parmi ses personnages de petits diablotins qui s’apparentent aux fous de la tradition médiévale (avec leur long bonnet), dans des films comme Barbe Bleue (1901). Preuve de l’appartenance des diables au monde du spectacle, du carnaval et du déguisement.
6 Goethe, op.cit, p 74
7 Muchembled, op.cit., p 244
8 Jacques Mény, La magie Méliès, documentaire, 1997, 195 min

 
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