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SPECTRES ET EPOUVANTE DES ANNEES 30

Dans la mouvance de l'Ecole expressionniste

L’image de l’Ange rebelle, qui remplace lentement le diable hirsute et infernal et qui tend vers l’intériorisation du mal va davantage marquer les consciences dans les pays du Nord. Le roman noir anglais, à la fin du XVIIIe siècle prend fort au sérieux le mythe et verse dans le pathétique et le tragique, alors que l’anticléricalisme français commence déjà à parodier la figure mythique et à s’intéresser à un fantastique onirique plus distancié. A côté de cela, l’influence allemande est très présente dès 1829-30 avec Hoffmann et ses textes mêlés de terreur et de visions inquiétantes.(1) Rajoutons que cette culture de l’épouvante dans les pays du Nord est fortement marquée par le protestantisme, et surtout le luthérianisme qui offre une image du démon beaucoup plus obsédante que dans les pays catholiques.(2) Même si le goût pour le sépulcral est antérieur au protestantisme, puisque les danses macabres, les squelettes et les gisants décharnés du XVe siècle sont nés dans le Nord de la France et les pays de l’Europe du Nord avant de se répandre en Italie.

Tout concourt donc à cette permanence d’une culture macabre de l’école germanique à travers des courants comme l’expressionnisme, hanté par l’imaginaire démoniaque. C’est dans ce bouillon fébrile et torturé que vont s’épanouir dès 1913 le thème du Golem, tirée d’une légende du XVIe siècle, puis ceux de Frankenstein et de sa variante, le savant fou et bien sur, celui du vampire, dans la mouvance de la littérature anglaise.

C’est le danois Benjamin Christensen (1879-1959) qui évoque le premier la sorcellerie avec l’étonnant Haxan (1921), mélange de documentaire et de fiction non dénouée d’ironie et de poésie, puis avec Seven Footprints to Satan (1929)(3). Mais plus encore qu’en Scandinavie, l’Allemagne, traumatisée par la guerre et par le nombre de pertes humaines, intériorise encore davantage sa représentation du Mal après la défaite de 1918. Jusqu’aux années 30, Scandinaves et Allemands dominent donc la production fantastique avec leurs clair-obscur sans espoir et leurs personnages maudits. Alors que Dreyer s’interroge sur la place de Satan dans l’histoire de l’humanité, avec Blade of Satan’s Bog (1921)(4) , Murnau fasciné par les personnages nocturnes et déchirés ne pouvait ignorer le thème qu’il évoque au moins deux fois avec Satanas (1920) et Faust (1926).(5) La culture germanique réintroduit le diable dans une Europe déchirée et pessimiste. Réaction à l’impressionnisme français, le courant expressionniste développe, avec ses formes dures, stylisées et outrancières, ses clairs-obscurs et sa sombre poésie, de nouvelles réflexions sur l’individu et sur l’intime, sur la contemplation, le mysticisme et le bonheur individuel. La notion de mal prend une autre dimension : elle n’est pas – ou plus- extérieure à l’individu mais bien inhérente à lui.

L’épouvante américaine
A partir des années 30, l’expressionnisme est considéré comme décadent par les nazis et vit donc ses derniers jours en Allemagne. Un régime fasciste ou national-socialiste ne pouvant tolérer la victoire du désordre, la quasi-totalité des films va migrer en terre capitaliste(6). Le thème du monstre va être repris par les Américains, qui héritent, au début du XXe siècle de la culture protestante des migrants. On assiste à une véritable éclosion de films de vampires de 1927 à 1945, et à l’émergence de nouveaux thèmes comme la Bête géante (King Kong) et la momie, et à de nouveaux personnages, dans la lignée des savants fous, comme le docteur Moreau. L’épouvante se vend bien dans les années 30, durant la grande crise économique. A un moment où le pays est hanté par le chômage, les krachs boursiers et les épidémies de suicide, le monstre intervient comme un véritable remède à l’angoisse. Mais le système capitaliste le permet comme un simulacre, c'est-à-dire en le tronquant. « Le résultat ne doit pas être inquiétant. Quant le mal n’est vaincu que provisoirement et suit une évolution cyclique, c’est aussi pour dire « restons sur nos gardes ». L’Ordre est pratiquement toujours vainqueur à l’issue du schéma fantastique. »(7)

Le thème du diable est à peine évoqué, et cède la place à tous ces nouveaux monstres et aux films de « gangsters » qui connaissent entre 1929 et 1934 leur apogée.(8) Un des rares films à mettre en scène le diable dans les années 30 est The Black Cat d’Edgar George Ulmer (1934). On fait connaissance pour la seconde fois dans le cinéma avec le satanisme(9). Un couple de jeunes mariés se rend en Europe de l’Est dans un manoir isolé et rencontre un certain Werdegast, puis un mystérieux Poelzig (respectivement Bella Lugosi et Boris Karloff alors au sommet de leur gloire). Poelzig est le grand prêtre d’un culte satanique et s’apprête à sacrifier une Vierge pendant une messe noire.(10) Les deux protagonistes étant des vétérans de la première guerre mondiale. The Black Cat se construit dans la mouvance de l’expressionnisme allemand pour ses formes stylisées, du Dracula de Tod Browning (1931) et des réminiscences de la guerre. C’est d’ailleurs assez rare de voir le spectre de la première guerre évoqué avec autant de force dans les films d’épouvante des années 30. «  Le film qui confronte les spectateurs avec les horreurs récentes de l’Histoire contraste avec la production des films d’horreur d’Universal Films de l’époque qui offraient plutôt une échappée aux problèmes contemporains. »(11)

CV



(1) Robert Muchembled, Une histoire du diable, XIIe-XXe siècles, Editions du Seuil, 2000, p 259
(2) Ibid, p 325
(3) L’esthétique de Christensen influencera Bergman, et notamment Det Sjunde inseglet (Le septième sceau) (1957)
(4) Dans la lignée d’Intolérance de D. W Griffith (1916).
(5) Seul Faust nous est parvenu en entier. Il reste deux minutes de Satanas.
(6) Gérard Lenne, Le cinéma fantastique et ses mythologies, Editions du Cerf, 1970, p 39
(7) Ibid, p 39
(8) Muchembled, op.cit, p 330. Près de 250 productions de films de gangsters influencent à cette époque le cinéma mondial. En Angleterre, dans les années 30, Alfred Hitchcock place ses personnages dans des engrenages diaboliques.
(9) Nikolas Schreck, The Satanic Screen, An Illustrated Guide to the Devil in Cinema, Creation Book, 2001, p 55. Le satanisme moderne est déjà abordé dans Die Teufelsanbeter (The Devil Worshipper) de Marie Luise Droop (1920), un film visiblement perdu.
(10) Ibid , p 51. The Black Cat est une allusion directe au magicien sataniste Aleister Crowley isolé dans sa résidence Abbaye de Thélème en Sicile.
(11) Ibid, p 54

 
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