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ERNEST BORGNINE
OU LE SOURIRE DU DIABLE

Par Sébastien Miguel, site Diable & Cinéma, février 2007

1955, une soirée à Hollywood. Daniel Mann vient de faire passer son script à plusieurs réalisateurs et cherche désespérément son Marty . Marty : ce sera le personnage principal de son (tout) petit film : un boucher, vieux garçon, qui rêve d'amour… Mais Mann ne trouve pas son acteur. Il rencontre Robert Aldrich qui apprécie le script et lui parle d'Ernest Borgnine. Mann s'insurge : « Borgnine !!! Mais c'est un sadique, un pervers, un tueur… » Aldrich rétorque : « Non, Borgnine n'est pas un tueur : c'est un acteur. »

Le reste appartient à l'histoire : ce sera une pluie d'oscars, dont celui du meilleur acteur pour Ernest Borgnine. Pourtant, à peine quatre ans après un premier film guère mémorable : The Whistle at Eaton Falls (1951), Ernest Borgnine est déjà catalogué par Hollywood : c'est la brute psychopathe, le pervers sadique. Malgré un oscar pour son personnage sensible dans Marty , les producteurs emploieront Borgnine pour l'image que dégage son physique : celle d'un ogre transpirant le mal. Car Ernest Borgnine, c'est avant tout une présence. A la fois drôle et inquiétante. Un corps petit, lourd avec un ventre imposant. Mais c'est aussi un visage. Un amas de chair épais se déformant progressivement à l'apparition d'un sourire. Joie simple ou plaisir sadique, le visage évolue, se transforme. Des rides apparaissent sur les joues, le front. La bouche dévoile de petites dents dont les centrales sont écartées. L'effet peut être spectaculairement comique (comme le gros plan dans The Wild Bunch (1969), de Sam Peckinpah ou terrifiant ( Emperor Of The North , 1973 d'Aldrich).

Le plus souvent, le sourire reste pervers. C'est celui du cow-boy qui prend plaisir à enlever les petits enfants dans Vera Cruz (1954) d'Aldrich, c'est le plaisir ignoble de l'homme de main qui jouit au moment d'abattre lâchement Sterling Hayden dans Johnny Guitar (1954) de Nicholas Ray et c'est bien sur le soldat haineux qui assassine monstrueusement Franck Sinatra dans Here From Eternety ( 1953) de Franz Zinnemann. Parfois le sourire laisse éclater un bruyant rire démoniaque lorsque ce monstre d'Ernest tente de pousser la jeep du pauvre Spencer Tracy au fond du ravin dans Bad Day At Black Rock ( 1955) de John Sturges. En plein désert et en pleine chaleur, sous les sonorités agressives d'un klaxon, le monstre rit en faisant le mal. Bien sûr, ce corps n'est pas forcement employé comme seule arme de meurtre, il peut aussi représenter l'autorité. Une autorité le plus souvent impartiale, inique et fasciste. C'est le général antipathique de The Dirty Dozen ( 1967) de Robert Aldrich, c'est le patron de studio brailleur et cynique dans The Legend Of Lylah Care (1968), le commissaire principal dans Hustle (1975), le sheriff grotesque du médiocre Convoy (1978) de Peckinpah. Récemment, dans l'envoûtant Gattaca d'Andrew Niccol en 1997, c'est dans le rôle d'un chef d'équipe d'une entreprise de nettoyage qu'il lance au rêveur Ethan Hawk : « Avant de conquérir la lune, t'as les sols à nettoyer ! ». Il fallait oser mettre dans un même film les physiques parfaits (et lisses ?) d'Uma Thurman, Jude Law et celui épais et agressif de l'homme au plus de 140 films. Notons ici que Niccol ira encore plus loin dans S1m0ne en 2002 ou il sous entend que la créature parfaite du film doit autant au corps ravissant de Nathalie Wood qu'à celui d'Ernest Borgnine !

Pourtant c'était inévitable. Il fallait bien que, tôt au tard, les figures du mal interprétés par Ernest Borgnine glissent implacablement vers le malin, vers ce Diable tout puissant grand coordinateur de l'enfer sur terre. Une fois de plus, c'est Robert Aldrich qui poussera l'acteur vers une hypertrophie paroxystique avec Emperor Of The North en 1973. Shack, le contrôleur du 19, bête sadique armée d'un marteau en fer n'est plus ni moins que le diable. L'un des personnages dira d'ailleurs au sujet du démon « Si tu regardes dans son dos tu y verras inscrit : Made In Enfer ! » . De toute façon, pour le spectateur, il n'y a aucun doute possible. Aucune ambiguïté. La mise en scène du « Gros Bob » ne dit rien de moins que l'évidence. Filmé dans les flammes d'un wagon de marchandise en feu ou lorsque le visage hideux aux yeux exorbités remplit avec violence toute la surface de l'écran de cinéma : Aldrich nous hurle au visage « Regardez : c'est Lucifer en personne ! » . Il court, il tue, se bat avec une chaîne. Il transpire, il saigne… mais ne meurt jamais. Quand Lee Marvin l'expulse du train en marche, à coup de hache, on entend au loin : « On se reverra…. ». Le mal reste indestructible, invincible. Après un tel rôle et un tel film, le Diable pourra officiellement s'incarner en Ernest Borgnine.

Ce sera dans Devil's Rain de Robert Feust en 1975. Navet carnavalesque ahurissant. Le film réunit un casting invraisemblable : Ernest Borgnine, Ida Lupino, William Shatner et le débutant John Travolta (dans son premier rôle). La production multiplie les points négatifs. Mise en scène très inégale, scénario bancal et confus, effets spéciaux ridicules et interprétation risible. La palme du pire acteur revenant à l'infernal William Shatner qui (en chemise à carreaux et chapeau de paille) prouve qu'en plus d'être un homme sans charisme, il s'averre être un acteur diabolique…de nullité. Beaucoup moins convaincant que chez Aldrich : Borgnine (dans le rôle du Diable) roule des yeux et grimace mais ne parvient que très rarement à rendre son personnage crédible. Si sa première apparition en cow-boy dans une ville fantôme est assez étrange et inquiétante, le reste du film nous le montre en gourou satanique affublé d'une robe de moine rouge du plus mauvais goût. Notons ici que le fondateur de l'église de Satan aux Etats-Unis, Anton LaVay, était consultant spécial sur le film ! Le comble du kitsch est atteint lorsque (sans explication aucune) le Malin se transforme en…bouc hideux.  Paradoxe de l'acteur qui frappe le spectateur : Borgnine n'est jamais aussi inquiétant que quand il n'est que lui même. Sans aucun artifice. Ce rôle si crucial pour l'acteur, qu'il préparait depuis des décennies, se soldera finalement par un échec cinématographique presque total.

L'ombre du malin ne disparaîtra pas pour autant dans un nuage de souffre. En 1980, Wes Craven choisira Borgnine pour interpréter le rôle du patriarche psychopathe dans Deadly Blessing . Beaucoup plus impressionnant que dans le film de Feust, Ernest Borgnine s'avère cette fois-ci être le choix idéal. Affublé d'une barbe Amish, d'une fourche et de son fameux regard, il dirige La Ferme de la Terreur (Titre Français). Ce personnage démoniaque semble être la figure opposée du fermier Amish pacifiste qu'interprétait déjà l'acteur dans le formidable Violent Saturday de Richard Fleischer en 1955. A y regarder de plus près, ce film, très mineur dans la filmographie de l'auteur de Scream, marquera la fin des rôles de déments, de sadiques et de psychopathes.

Aujourd'hui, Ermes Effron Borgnino vient de fêter ses 90 ans et à déjà pour l'année 2007 plus de 4 films en préparation. Pourtant, depuis plus de vingt ans, le diable est reparti dans les entrailles de l'enfer. Définitivement sous terre. Les rôles qu'il interprète pour le cinéma et la télévision sont ceux d'un ange du ciel. Le ventre est bien sur plus énorme qu'avant mais le sourire est plein de tendresse, de sérénité. C'est le mécanicien dans la série Supercopter en 1984 ou le patron du centre de catch dans Walker Texas Ranger en 2000. On le retrouvera encore en vieillard doux et rêveur dans Blueberry en 2004. Sorte de figure universelle du grand père affectueux, il enchaîne les films de Télévision. De 2000 à 2006, il tourne dans 4 films de Richard Brauer. Dont Barn Red (2004) semble être le plus aboutit. Pourtant, c'est encore le cinéma qui lui donnera son dernier très grand rôle avec le court métrage de Sean Penn ( Segment U.S.A ) pour le film chorale 11'09''01 en 2002 . Vieillard encore amoureux d'une femme décédée, il parle seul dans son appartement et peine à réaliser que le monde du 11 Septembre 2001 s'effondre autour lui. Les mimiques de névropathes laissent aujourd'hui la place à des expressions terriblement humaines (la solitude, la tristesse, la nostalgie). Des rictus démoniaques à la profonde humanité. Comme un retour inespéré vers son Marty . Loin des flammes de l'enfer, c'est certainement bien au ciel qu'appartiendra Ernest Borgnine.

Sébastien Miguel est collaborateur à la revue Cadrage et à l'émission Le cercle des Cinéphiles.
Il est auteur de nombreux articles sur l'histoire du cinéma.

 

 
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